sommaire n° 403
 
rubrique "la santé à l'école"

" Pour certains élèves, le lycée est une deuxième maison "

 
  José Rémy est proviseur du lycée mixte (général et professionnel) Champlain de Chennevières (Val-de-Marne), qui fait partie du réseau " Ambition réussite ". Depuis vingt-cinq ans, il expérimente le concept de lycée promoteur de santé. Ses maîtres mots d'intervention : accueil, dialogue, mise en place d'activités multiples hors temps scolaire, développement des compétences psychosociales des élèves, valorisation des réussites, écoute des élèves, prévention du suicide, échanges entre enseignants et autres professionnels du lycée.
     

Propos recueillis par
Sandrine Broussouloux


 

La Santé de l'homme : Vous avez été proviseur successivement à Wattrelos (Nord), Genevilliers (Hauts-de-Seine), Chambéry (Savoie) et actuellement à Chennevières-sur-Marne (Val-de-Marne). Comment êtes-vous arrivé dans ce lycée ?

José Rémy : Par hasard. Cela fait sept ans maintenant. Au début, ce qui me choquait, c'était la vétusté des locaux, ça changeait de Chambéry ! Dans les deux cas, ce sont de gros lycées qui accueillent près de deux mille élèves. À Chambéry, les résultats au bac étaient excellents. Mais je voulais retrouver la région parisienne. L'inspecteur général qui s'occupait des mutations me disait qu'il identifiait des profils : un proviseur de banlieue parisienne ne peut pas se faire à la province ! C'est intéressant parce que cela renvoie à une dimension du concept de santé : comment trouver le bien-être dans son métier. Finalement, vous avez l'impression d'être fait pour un certain public, un certain environnement et pas pour un autre. Actuellement, à Chennevières, le lycée est en travaux. Pour nous, c'est une victoire. Cela faisait quinze ans qu'on en parlait. Parfois on souffre un peu parce qu'au lieu d'avoir de l'eau c'est de la boue qui sort des robinets ! Mais, pour moi, pour mon équipe et pour les jeunes, c'est un signe. Un lycée neuf, c'est valorisant pour les gens. Ici, avant, c'était quasiment de l'irrespect pour les personnes. Cela me rappelle ce que dit le pédiatre Jacques Fortin sur la manière dont les espaces contribuent au bien-être ou au mal-être. C'est très important la façon dont on gère les espaces, c'est-à-dire la porte d'entrée, les différents lieux.

S. H. : Quels sont, pour vous, les éléments qui caractérisent un établissement promoteur de santé ?

Il y a plusieurs années, j'avais participé à un groupe de travail avec des médecins, des infirmières. On avait défini quels étaient les axes à prendre en compte pour élaborer une politique de promotion de la santé. On avait retenu quatre axes : la gestion du temps, la gestion des espaces, la communication, et la gestion des ressources humaines. Concernant l'axe " gestion des espaces ", cela renvoie à la qualité de l'accueil, la délimitation des différents espaces, ceux réservés à la détente, au travail, les espaces interdits. Par exemple, avec l'interdiction du tabac, maintenant, c'est clair : ils vont fumer dehors. La gestion des espaces et la sécurité sont des questions tout aussi importantes.

S. H. : Pourquoi la gestion du temps et la communication sont-elles des priorités ?

La gestion du temps est un axe fort : il s'agit de réfléchir à la façon dont on organise le temps de la journée, celui de la semaine, le temps dédié au repas de midi… Est-ce qu'il y a des moments de détente ? Qu'est-ce qu'on propose
le mercredi après-midi ? Cela fait dix-neuf ans que je pratique l'école ouverte pendant les petites et les grandes vacances. Par exemple, pendant les vacances d'été, on propose de la physique, des maths, du français, du sport, un atelier animé par les sapeurs-pompiers. Pendant l'année scolaire, la gestion du temps, ce sont aussi les sorties, les voyages. Les élèves sont allés en Espagne, en Sicile, en Écosse, en Chine. Par exemple, les élèves du lycée professionnel sont allés en Grèce. Certains d'entre eux n'avaient jamais pris l'avion. Cela contribue à développer un sentiment de bien-être, à favoriser une bonne estime de soi.

En ce qui concerne la communication, tous les ans, on édite un " livre d'or " qui reprend tout ce qui s'est passé pendant l'année scolaire, et un exemplaire est remis à chaque élève en fin d'année. Il est réalisé par les personnes qui ont participé aux événements et aux projets, donc les élèves aussi. Cela permet de présenter les différents voyages, les sorties - par exemple cette année, certaines classes se sont rendues à l'École des mines -, les spectacles présentés par les élèves, mais aussi les expositions que l'on a pu faire au centre de documentation et d'information (CDI). Cette année, nous avons exposé les dessins d'une élève de seconde particulièrement douée. On organise aussi plusieurs sessions de Bafa qui contribuent à faire se rencontrer les élèves du lycée professionnel et ceux du lycée général. On présente les ateliers mis en place le soir, après les cours, des associations viennent proposer des cours de théâtre, de salsa, de hip-hop, etc. Parfois, je me dis que pour certains élèves le lycée est comme une deuxième maison ! Nous avons quelques élèves qui vivent des situations très difficiles et, grâce à ces ateliers, certains élèves, qui par exemple étaient dans la drogue, ont pu expérimenter qu'ils étaient capables de faire autre chose que de se défoncer. La médiation d'une pratique artistique permet aussi de rétablir une relation de confiance avec les adultes. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'ils s'en sortent définitivement, parce qu'on ne sait pas ce qu'ils font en dehors du lycée, mais c'est toujours une expérience positive pour eux. Enfin, voilà, " le livre d'or " permet de valoriser le travail. Peu d'établissements en font et je trouve que c'est dommage, parce que cela permet de valoriser les choses positives. On a si souvent l'habitude de ne montrer que les problèmes.

S. H. : En quoi la gestion des ressources humaines est-elle un élément clé de votre politique de promotion de la santé au lycée ?

La gestion des ressources humaines, c'est comprendre comment l'institution fonctionne dans la proximité avec l'individu, comment elle est là au service de l'individu pour qu'il s'épanouisse, quelle que soit son histoire. On s'aperçoit qu'une école promotrice de santé, c'est aussi une école qui connaît les personnes. Et, donc, ce qu'on met en place pour connaître les gens. Cela commence par le " bonjour ", c'est-à-dire une marque de respect. Bien entendu, il faut faire attention à garder des limites, sinon cela peut être un piège pour un chef d'établissement. Vous passez énormément de temps sur le terrain à parler, à écouter l'autre, le risque, c'est de se faire piéger par l'autre. C'est pour cela que dans un établissement il y a différentes compétences, qui sont complémentaires, et qui contribuent chacune à connaître les personnes. C'est le médecin, l'infirmière, l'assistante sociale. Une école promotrice de santé, c'est une école où il y a un travail d'équipe avec des compétences diverses et variées et toutes complémentaires.

Au niveau des élèves, comme il y a beaucoup de tentatives de suicide, on essaye de faire de la prévention. J'ai donc mis en place des commissions de suivi. Je demande aux professeurs principaux, à différents moments de l'année, de faire le point sur la classe avec ses collègues. C'est-à-dire de repérer les élèves qui soit posent des problèmes de comportements, c'est facile ; soit sont dans leur coin et ne disent jamais rien, ce qui est plus difficile. Bref, la classe est observée de près. Ensuite, je convoque la famille et elle est reçue en présence du professeur principal, de l'infirmière, du médecin, de l'assistante sociale, du conseiller principal d'éducation et de moi, ou de mon adjoint. Cela permet de comprendre l'attitude de l'élève, on découvre l'histoire d'une famille. En fait, ce dispositif nous permet de connaître les élèves. On peut alors envisager de mettre en place des actions sur la durée de l'année scolaire, de dire que à telle époque on fait telle chose. Ces rencontres sont chargées d'une dimension symbolique forte car on considère l'élève dans sa globalité, à la fois sur le plan pédagogique, mais aussi social, médical. Et ça marche bien, parce que cela permet de connaître les gens et d'instaurer un suivi. On n'attend pas qu'il y ait un gros problème pour essayer de le traiter, au contraire, on essaye d'éviter les problèmes.

S. H. : Comment présentez-vous la promotion de la santé à votre équipe ?

La difficulté avec l'expression " promotion de la santé ", c'est que le terme de santé est encore trop souvent rattaché au côté médical. On ne pense à la santé qu'en termes de maladie. Alors que je me réfère au concept de santé globale qui veut que pour qu'un jeune, ou un adulte, aille bien, c'est-à-dire soit en bonne santé, il faut qu'il soit en bonne santé à la fois dans sa tête et dans son corps. Pour expliquer cela, j'utilise fréquemment la pyramide de Maslow. En bas, il place les besoins fondamentaux, et au sommet du triangle " penser ". Mais il faut d'abord passer par " avoir un toit ", " bien manger ", " bien dormir ", " estime de soi ", " relations avec les autres ", avant de pouvoir arriver à " penser ". Cela représente bien la globalité de la personne. Cela renvoie également à un concept développé par Jean-Louis Michard : le " climat scolaire ". Mais, derrière cette notion, vous retrouvez inévitablement le " climat santé ". Quand on aborde la question du " climat scolaire ", on parle souvent d'absentéisme, de décrochage, de violence, des problèmes de comportement, mais on l'analyse rarement en termes de santé. Si bien que parfois les médecins et les infirmières peuvent se sentir délaissés. On ne tient pas compte des passages à l'infirmerie, de leur durée, de leur fréquence. Dans mon lycée, j'ai demandé aux infirmières de faire un tableau récapitulatif sur plusieurs années des accidents en éducation physique et sportive, des prises en charge par l'hôpital, des passages inférieurs à quinze minutes. Cela fait aussi partie de la vie de l'établissement, du " climat scolaire ". Il y a encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine, mais c'est passionnant !


 

 

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 403 | SEPTEMBRE-OCTOBRE 2009 | Pages 48-49
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