sommaire n° 397
 
rubrique " international "

" Suisse romande : des éducateurs pour parler sexualité à l'école "

 
  En Suisse romande, des éducateurs formés pendant deux ans interviennent dans les établissements scolaires pour dispenser l'éducation sexuelle, tandis qu'en Suisse alémanique ce sont en général les enseignants eux-mêmes qui interviennent. Les classes concernées reçoivent des élèves de 6 à 15 ans. Ces programmes de prévention portent prioritairement sur l'estime de soi, le respect d'autrui et le développement de l'esprit critique. Présentation du dispositif en Suisse romande, où l'éducation à la sexualité est désormais obligatoire.
     

Caroline Jacot-Descombes
Présidente, Association romande et tessinoise
des éducatrices/teurs, formatrices/teurs en santé sexuelle et reproductive (Artanes), Genève, Suisse.

 

Comment aborder la question de la sexualité en milieu scolaire ? Dans le système fédéraliste suisse, l'éducation sexuelle est du ressort des cantons. La couverture de l'éducation sexuelle en Suisse est multiple : chacun des vingt-six cantons a son propre plan d'étude spécifiant les objectifs généraux de prévention. Deux grands modèles sont mis en œuvre : le modèle alémanique et le modèle romand (Suisse francophone), qui est exposé ici. Le modèle alémanique est dit " interne " : c'est l'enseignant, en primaire et en secondaire, qui se charge de dispenser le cours d'éducation sexuelle.

Dans le modèle romand, dit " externe ", ce sont des professionnels extérieurs ayant suivi une formation de deux ans qui viennent dans les classes. En Suisse romande, un plan-cadre supra-cantonal a été mis en place et stipule pour la première fois que l'éducation sexuelle doit être obligatoire à l'école de 6 à 15 ans. Les cours d'éducation sexuelle, selon la conception romande, se basent sur l'interactivité avec la classe, son contenu évolue notamment en fonction des questions posées par les élèves. Un certain nombre de thématiques sont abordées constamment, notamment les changements pubertaires, les relations affectives et sexuelles, la contraception et la grossesse, la prévention des infections sexuellement transmissibles et des abus sexuels. Ces thématiques sont en lien avec des compétences à promouvoir, telles que l'estime de soi, la faculté d'opérer des choix, le respect d'autrui, l'esprit critique, en particulier par rapport à la sexualisation médiatique. Les parents sont associés à cette démarche d'intervention en classe. Chaque fois qu'il y a un cours d'éducation sexuelle, ils sont invités à une soirée au cours de laquelle ils peuvent discuter avec un professionnel qui présente le programme et ses objectifs. Ensuite, les parents peuvent demander que leurs enfants ne participent pas à ce cours. Même si cette possibilité leur est offerte, très peu de parents la demandent.

Dans ce modèle romand, un diplôme en santé sexuelle a été mis en place en partenariat entre les institutions universitaires, les organismes de formation continue et les organisations cantonales d'éducation sexuelle et de planning familial ; ce partenariat est coordonné par des associations professionnelles1. Les éducatrices2 et formatrices en éducation sexuelle sont diplômées à l'issue d'une formation théorique (sexologie, sociologie, psychologie, droit, éthique) et pratique de deux ans.


Se baser sur les questions des élèves

Ce sont les questions anonymes des élèves qui permettent à l'éducatrice de construire la leçon. Chaque question reçoit une réponse qui est en général issue d'une discussion interactive entre les élèves eux-mêmes et entre les élèves et l'éducatrice. Les cours d'éducation sexuelle suscitent une réflexion a posteriori qui peut faire naître des interrogations bien après le passage de l'éducatrice. C'est pourquoi, à la fin de la leçon, ils sont informés des différents services d'aide tels que les services de planning familial, la médecine scolaire, les antennes de prévention sida et le site Internet Ciao. Ces services sont présentés et les prestations qu'ils offrent décrites. Ces adresses permettent aux élèves d'aller chercher des informations précises et personnelles au moment où ils en ont besoin. Enfin, les éducatrices mettent souvent à disposition des élèves deux brochures sur la sexualité des filles et des garçons, réalisées par les antennes sida, les services d'éducation sexuelle et les centres de planning.

Par ailleurs, dans le cadre de ce même programme d'éducation sexuelle, les établissements peuvent faire appel à des interventions menées par les " antennes sida ", qui permettent d'aborder le parcours de vie d'une personne séropositive, laquelle vient témoigner dans une classe. En général, l'enseignant n'est pas présent et les élèves peuvent, en toute confiance, poser un grand nombre de questions sur le VIH/sida et la séropositivité. Cette expérience est très appréciée et de nombreuses écoles demandent chaque année ces témoignages. L'idée est de parler du VIH/sida de manière à éviter sa normalisation.

Pour revenir au cadre général de l'éducation sexuelle, le rôle des parents est primordial, notamment jusqu'à l'adolescence. Les parents sont intégrés et sollicités pour accompagner l'enfant et le jeune dans son éducation sexuelle.

Mais il ne suffit pas de faire de l'éducation sexuelle en milieu scolaire, il faut un relais, une accessibilité aux centres de santé, d'où le rôle important joué par les centres de conseil, de consultation, notamment les centres de planning familial, les antennes prévention sida et des consultations spéciales jeunes, notamment dans deux hôpitaux, à Genève et à Lausanne. Ces consultations sont adaptées spécifiquement pour l'accueil des jeunes.

Suisse romande et alémanique : deux modèles
d'éducation avec leurs limites


Le modèle d'éducation à la sexualité en milieu scolaire de la Suisse romande présenté ci-contre a des avantages et des inconvénients, tout comme l'autre modèle, développé en Suisse alémanique. Très schématiquement : le modèle alémanique (éducation à la sexualité dispensée par les enseignants) pose problème car de nombreux enseignants n'ont pas les compétences ni les ressources pour mettre en place un cours d'éducation sexuelle qui réponde aux besoins des élèves. Pour remédier à ces lacunes, l'Office fédéral de la santé publique ainsi que certains cantons en Suisse alémanique mettent en place des mesures pour améliorer la formation (initiale et continue) des enseignants.
Le modèle de la Suisse romande présente aussi des limites résultant de la fréquence de ses interventions ponctuelles. En effet, les élèves participent à un cours d'éducation sexuelle environ tous les deux ans dès leur première année d'école. Entre-temps, naturellement, de multiples questions se posent alors que l'éducatrice est absente, ainsi cela peut se traduire comme autant d'occasions manquées d'aborder le thème. La discontinuité de cette offre éducative rend nécessaire une bonne coordination de tout le corps enseignant, qui doit être à même de répondre aux différentes demandes soit en les problématisant avec les élèves, soit en les aiguillant vers une offre externe (visite au centre de planning familial avec la classe, conseil personnalisé chez l'infirmière scolaire ou dans un centre de conseil spécialisé, orientation vers des sites Internet adaptés, etc.).


Éducation sexuelle de qualité pour tout élève

En conclusion, le modèle d'éducation à la sexualité présent en Suisse romande - intervention de professionnels extérieurs formés - a des avantages et des inconvénients, tout comme son pendant alémanique, dans lequel ce sont les enseignants qui interviennent (voir encadré). À noter que la combinaison des deux modèles est de plus en plus présente en Suisse alémanique. Dans tous les cas, et quel que soit le modèle utilisé, professionnels et autorités travaillent sur un objectif commun : que chaque élève, en Suisse, puisse bénéficier d'une éducation sexuelle de qualité, intégrant tant une vision positive de la sexualité qu'une prévention des risques (IST y compris VIH/sida, grossesses non désirées, abus sexuels). À cet effet, un centre de compétence national en éducation sexuelle a été mis en place en 2003 (Amorix) par deux organisations non gouvernementales (ONG) - la Fondation suisse pour la santé sexuelle et reproductive (PLANeS) et l'Aide suisse contre le sida - et financé par l'Office fédéral de la santé publique. Ce centre de compétence, actuellement géré par la Haute École pédagogique de Lucerne (Suisse alémanique), est en train de promouvoir les formations, de base et continue, pour les enseignants en Suisse et particulièrement en Suisse alémanique, où le rôle des enseignants est prédominant. Leur travail devrait s'améliorer grâce à une meilleure préparation à la mise en place du cours d'éducation sexuelle.

Mais beaucoup reste à faire : les deux modèles prônent le rôle de l'un de ces deux acteurs alors que les avantages et les inconvénients montrent bien que les deux types sont essentiels pour répondre aux besoins des élèves. En 2008, la garantie pour un élève de participer à une éducation sexuelle comprenant à la fois les aspects affectifs et sexuels n'est pas satisfait pour l'ensemble de la Suisse, et c'est ce défi qu'il faudra relever durant la prochaine décennie en promouvant largement l'échange d'expériences et l'évaluation des différents modèles mixtes.

Pour en savoir plus

Contact

 

caroline.jacot-descombes@artanes.ch

Notes

1. Fondation PLANeS : fédère les services d'éducation sexuelle en Suisse. Association romande Artanes.

2. Le terme éducatrice est utilisé ici au féminin car la profession regroupe le plus généralement des femmes.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 397 | SEPTEMBRE-OCTOBRE 2008 | Pages 48-49
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