sommaire n° 394
 
dossier " anorexie, boulimie : prévenir, éduquer, soigner "

Troubles du comportement alimentaire : quelle place pour l'image du corps ?

 
  L'image du corps-minceur façonnée par la société explique-t-elle les comportements d'anorexie des adolescentes ? Xavier Pommereau décode l'influence du contexte sociétal et élargit le propos aux différents facteurs qui vont conduire certains adolescents aux troubles du comportement alimentaire. Il met en avant l'aspect psychologique, déterminant. Le trouble du comportement alimentaire est surtout l'expression de la propre image que l'on a de son corps, d'une vulnérabilité.
     

Xavier Pommereau
Psychiatre des hôpitaux, chef de service, responsable du pôle aquitain de l'adolescent,
centre Jean-Abadie, CHU de Bordeaux.

 

L'anorexie mentale est une terrible maladie qui peut tuer et qui concerne un nombre préoccupant de jeunes gens, principalement de jeunes filles, générant des réponses thérapeutiques diverses et tâtonnantes. Lorsque les médias traitent de l'anorexie, ils s'appesantissent rarement sur les troubles alimentaires eux-mêmes, ramenés à un simple refus de manger normalement, dans le but de maigrir.

Chacun croit savoir pourquoi certains jeunes gens s'acharnent à toujours plus de maigreur alors qu'ils sont éventuellement déjà très maigres. Ils se laisseraient entraîner par la fameuse " dictature de la maigreur " donnée comme un fait de société. Et l'on pense que les jeunes filles anorexiques sont forcément sous influence pour en arriver à de telles extrémités. Ainsi, l'anorexie est le plus souvent présentée comme un choix, ne pouvant déboucher que sur des excès du fait de la vulnérabilité des adolescents et de la force de persuasion de ceux qui prônent la maigreur.


Société de la performance et du contrôle de soi

Ainsi rattachée au culte de la minceur, l'anorexie est interprétée comme une " maladie culturelle ". Le raisonnement est le suivant : dans les pays pauvres, les rondeurs féminines sont un signe de richesse. C'était d'ailleurs le cas dans notre société française jusqu'à ce que la modernité redéfinisse ces canons de la beauté. Pourquoi ce culte de la minceur ? Sans doute " en réaction " à une société de consommation où les richesses sont synonymes d'opulence et de fièvre consumériste. Des collègues venus de pays africains démunis, de passage en France, pointaient ce contraste de nous voir soigner des jeunes filles " ayant choisi " d'être cachectiques (Ndlr : état d'amaigrissement dû à la sous-alimentation) tandis que nos centres commerciaux regorgent de nourriture. D'un côté, des anorexiques qui se privent et, de l'autre, " deux cents mètres de poulets dans leurs emballages ! " L'évolution du morphotype joue également en faveur de silhouettes élancées plutôt que massives.
Mais notre société est aussi celle de la performance et du contrôle de soi. Il s'agit d'être svelte pour surfer sur les difficultés de l'existence. De maîtriser ce que l'on donne à voir de soi, donc ses formes. Or la transformation pubère des filles et des garçons modifie radicalement ces fameuses formes avec une différence notable selon le sexe : entre 13 et 16 ans, les filles prennent six kilos de graisse (rondeurs féminines) tandis qu'entre 14 et 17 ans les garçons prennent, eux, huit kilos de muscle en moyenne ! C'est sans doute la raison pour laquelle les jeunes filles mesurent le diamètre de leurs cuisses, craignant davantage que les garçons de prendre du poids.


Lâchage et retenue

Dans notre société de consommation, toutes sortes de nourritures matérielles prétendent combler nos besoins. Et, comme par hasard, on voit augmenter les troubles des consommations - addictions à diverses substances et pratiques comprises - dans le sens du lâchage ou dans celui de la retenue ; certains passant de l'un à l'autre, comme dans l'anorexie-boulimie. Les témoignages abondent pour livrer la descente aux enfers de jeunes filles qui avaient tout pour être heureuses. On interroge leurs parents, qui déclarent n'avoir tout d'abord rien vu, puis avoir tout fait pour les aider mais qui n'ont pu les sortir de la spirale infernale. Impuissance mêlée de culpabilité, puisqu'ils sont les parents et que les troubles alimentaires attaquent la vie familiale. Mais impuissance et culpabilité largement aggravées, disent-ils, par les discours médicaux préconisant l'isolement pur et dur de leur fille en milieu hospitalier. Ces parents ont été longtemps considérés par la médecine (psychiatrie comprise) un peu comme des pestiférés. Sur l'air de la mère " toxique " et du père " insignifiant ", il a fallu du temps pour que les choses commencent à bouger... Eux en ont gardé un très mauvais souvenir. Exclus des soins, privés de tout contact avec leur fille pendant des mois, ils se sont sentis accusés d'être de " mauvais parents " ; accusation que contestent d'ailleurs les principales intéressées avec la plus grande énergie. Celles-ci n'ont rien à reprocher à leurs parents. Elles se trouvaient seulement trop grosses. C'est cela qui les a incitées à faire un régime qui a dérapé pour des raisons qu'elles ne s'expliquent pas. Qui a bien pu leur monter ainsi la tête ? On regarde du côté des fabricants d'images... La mode n'est-elle pas vouée dans nos sociétés occidentales au culte de la minceur ?

Malgré ce qu'elles disent et souvent ce qu'elles croient elles-mêmes, les jeunes filles qui deviennent anorexiques ne sont pas emportées par cette pseudo-fièvre de la minceur. De la même manière qu'il est illusoire de vouloir comprendre les toxicomanies en se contentant d'affirmer que c'est la drogue qui crée le drogué et en escamotant l'histoire de cette sinistre " rencontre ", il ne faut pas croire que c'est l'influence des sites Internet vantant la minceur ou de la mode qui mène à l'anorexie.


Gare à l'obsession arithmétique !

Prenons l'exemple d'une jeune fille de 1,70 mètre. Si son poids est de 40 kilos, son indice de masse corporelle (IMC) sera égal à 14. Inutile de préciser qu'un suivi médical est recommandé. Pour atteindre un IMC de 16, son poids devra franchir la barre des 45 kilos. Elle est encore sur le fil rouge. Cinq kilos de plus, soit 50 kilos, lui donneront un IMC de 18. Avec encore 5 kilos de plus, elle sera considérée comme ayant un poids normal pour sa taille. Attention, toutefois, à ne pas tomber dans l'arithmomanie ! L'IMC dépend de l'âge et ne prend pas en compte les différences de constitution. À l'adolescence, il reste un repère facile à apprécier. Et ce n'est évidemment pas la surveillance de l'IMC dans le monde de la mode qui réglera le problème de l'anorexie.

Passons aussi sur les fantaisies qui amènent nombre de jeunes filles à se restreindre pendant quelques jours, convaincues qu'elles ont les cuisses un peu trop grosses et " deux kilos à perdre ". Tant que ces fantaisies ne durent pas, il n'y a pas de souci à se faire. Le vrai régime est celui de la jeune fille en surpoids qui doit perdre plusieurs kilos. Celui-là demande à être encadré par un diététicien ou un nutritionniste. Tout cela n'a rien à voir avec les privations de l'anorexie mentale.


Mettre en lumière cette " intentionnalité inconsciente "

Pour en revenir à l'étude des causes de l'anorexie, dans la mesure où ces jeunes filles affirment vouloir perdre du poids parce qu'elles se trouvent trop grosses, comment auraient-elles pu s'infliger de semblables privations si ce n'était sous l'influence de tout ce qui, dans nos sociétés, participe de cette idolâtrie de la minceur ? Jeunes filles sous influence = recherche de coupables. L'équation est imparable. On perd ici totalement de vue que dans l'intentionnalité, il y a toujours une part consciente qu'il est possible d'argumenter et une part inconsciente. Or, c'est bien d'une intentionnalité inconsciente que relève le " régime sec " qui est à l'origine de l'anorexie, tandis que les motivations de l'adolescente qui veut simplement perdre un peu de poids restent mesurées et identifiables. La thérapie vise donc à mettre en lumière cette intentionnalité inconsciente de manière à permettre à la jeune fille, par paliers, de moins la subir et de s'en dégager. Dans certains cas, malheureusement, ce travail n'aboutira pas et le pourquoi de cette entreprise effroyable d'amaigrissement demeurera sans réponse. Jamais pourtant nous ne réussirons à effacer cette intentionnalité inconsciente. Nous en atténuerons l'intensité, bien entendu, et même au point que la jeune fille pourra vivre quasi normalement. Mais un " vent " risquera de toujours souffler dans sa tête.


Commencer par déculpabiliser

L'urgence est bien de déculpabiliser ; d'abord les malheureux parents, implicitement montrés du doigt ; ensuite les jeunes filles, qui rendent compte de leur expérience dans des ouvrages ou qui créent des sites prominceur parce qu'elles sont sous le coup de cette " passion " de maigrir et " ne le savent pas ". Les milieux de la mode enfin qui ne sont pas animés d'intentions cyniques mais qui sont eux aussi leurrés par la maladie. Nous voyons comment s'articule la fascination qu'exerce l'anorexie alors qu'elle renvoie à des problématiques complexes. Nous voyons aussi la force du " leurre " de ne pas avoir vu que le problème existait déjà ; leurre dans les explications qu'on essaie d'avancer, dans cette croyance que des mesures visant à mettre hors de vue les " mauvais exemples " vont permettre d'éradiquer le problème. Ce que ces mesures vont permettre de dégonfler, c'est la visibilité du phénomène. Rien d'autre.

Une autre question est posée. Les adolescentes imitent-elles des modèles en se privant de nourriture ? Vouloir " faire pareil " que les autres est une revendication adolescente. Les jeunes veulent se retrouver entre semblables, partager des codes et des pratiques, s'inscrire dans une communauté d'appartenance. Les modèles qu'ils se choisissent déplaisent généralement aux adultes ou ne correspondent pas à leurs vues. Évidemment, lorsque nos sociétés font l'apologie d'une déviance pour susciter l'adhésion des adolescents (à des fins commerciales, idéologiques, ou autres), il y a danger. Ne soyons pourtant pas dupes lorsque nous parlons d'identification. Les adolescents qui vont plutôt bien peuvent s'inspirer de modèles sans pour autant les copier. Et ceux qui vont mal cherchent davantage à y trouver de l'identique qu'à les suivre aveuglément : le modèle est alors un miroir d'eux-mêmes davantage qu'un exemple à reproduire. Eux aussi ont d'ailleurs tendance à se regrouper entre semblables. Avoir des affinités, qu'est-ce sinon trouver du " même que soi " dans l'autre, et réciproquement. Les sites " pro-ana " sur Internet en sont une autre illustration. Les jeunes filles décharnées qui s'y exhibent trafiquent leur image pour se montrer encore plus squelettiques. Elles font corps ensemble à défaut de pouvoir habiter le leur et de supporter leur solitude.


Coller au plus près de ce que l'on attend d'elles

En se focalisant sur le refus de manger, sur l'amaigrissement, on finit par oublier qu'il est porteur d'une signification pour le groupe familial tout entier. De ce point de vue, en tant que praticiens, nous ne sommes pas aidés non plus par les patientes, qui, ne sachant pas pourquoi elles souffrent, ont tendance à ramener l'explication au facteur " médias ". Dans le cas le plus typique, la jeune fille explique son anorexie par un régime commencé à la puberté et qui a mal tourné. Le processus est donné comme irrémédiable. Parce que nous sommes dans une société de la minceur, parce que la mode et les médias sont les porte-parole de ces idéaux, parce que les jeunes filles cherchent à être séduisantes, il est normal qu'elles fassent le choix de se restreindre et de maigrir pour coller au plus près de ce que l'on attend d'elles. Constater que certaines, pour des raisons que l'on ne comprend pas très bien, voient la machine s'emballer et sont emportées par leur régime, cela apparaît alors comme une conséquence affreuse mais prévisible. Ce raisonnement est commode mais il ne tient pas ! Il y a donc un leurre à n'explorer l'anorexie que d'un point de vue socioculturel. Ce que l'opinion constate, c'est une augmentation très forte des troubles du comportement alimentaire. Et d'ailleurs pas forcément sous la forme la plus grave et la plus constituée qu'est l'anorexie mais sous ses formes modérées ou transitoires. Les formes graves d'anorexie-boulimie concernent 1 % des adolescentes, soit au moins trente mille jeunes Françaises. Et les TCA (sigle tombé dans le domaine public pour " troubles des conduites alimentaires "), qui s'expriment par des crises de boulimie suivies de vomissements provoqués, ont fortement augmenté depuis deux décennies, atteignant une ou deux jeunes filles sur dix. Le contexte sociétal y est donc forcément pour quelque chose. On peut penser qu'il favorise l'expression de certains troubles, tandis que d'autres ont, au contraire, tendance à régresser. Chez les adolescentes, les crises de spasmophilie sont ainsi beaucoup moins fréquentes que dans les années 1970-1980. Si les mentalités et les modes de vie évoluent avec le progrès des sciences, pourquoi n'en serait-il pas de même des troubles et des symptômes ? Dans une société qui vit en direct la révolution des communications tous azimuts, les TCA font symptôme dans le système familial d'aujourd'hui. Nous voyons par là que la sociologie et la psychologie n'ont pas à être opposées et qu'elles apportent chacune leur part de vérité dans la recherche de la compréhension des troubles du comportement alimentaire.

Pour en savoir plus
Pommereau X., de Tonnac J.-P. Le mystère de l'anorexie. Paris : Albin Michel, 2007 : 272 p.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 394 | MARS-AVRIL 2008 | Pages 23-25
Libre de droits, sous réserve de mentionner la source