sommaire n° 393
 
dossier " la santé : un défi pour les étudiants "

À quand de véritables services de santé dans les universités ?

 
  Les services de santé universitaires, constitués de professionnels de la santé et du social, ont pour mission de faciliter l'accès aux soins et de développer la prévention auprès des étudiants. Dans la pratique, ces services sont très inégaux d'une université à l'autre, sous-dotés en moyens matériels et humains. Et pourtant, quand ils ont les moyens de fonctionner, ils démontrent leur efficacité. État des lieux critique et propositions constructives formulées par le service de santé de l'université de Clermont-Ferrrand.
     

Laurent Gerbaud
professeur des universités,
praticien hospitalier1, 2,, directeur du
service de santé interuniversitaire
de Clermont-Ferrand,
Marie-Ange Grondin
assistante hospitalo-universitaire1, 2
Anne Perrève
Médecin coordonnateur3.

1 Service de santé publique, CHU de Clermont-
Ferrand.
2 Service de santé publique, faculté de médecine, université d'Auvergne, Clermont-Ferrand.
3 Service de santé interuniversitaire de Clermont-
Ferrand.

 

Les premiers services de santé universitaires sont nés, en 1945, en France. Basés sur des objectifs simples (dépistage de la tuberculose et contrôle vaccinal), leurs missions et moyens n'ont quasiment pas évolué depuis (1), illustrant la préférence collective du système de santé français pour les soins (2-5). Les services de santé universitaires se sont développés en l'absence de visibilité nationale (6) jusqu'à la création de l'Association des directeurs de services de santé universitaires et du groupe de réflexion Enseignement et Santé (2001). Ce relatif isolement s'est traduit par une forte variation des pratiques traduisant l'existence de réelles politiques universitaires locales, de processus historiques ou contextuels extra-universitaires.

Sur quatre-vingt-quatre universités, seules cinquante-cinq sont dotées d'un service de santé universitaire ayant un directeur (7), dont un tiers n'a pas fait l'objet de la nomination ministérielle garantissant l'indépendance qu'exige la fonction (8). Les droits étudiants, déterminés en Conseil d'État, sont rarement réévalués, tout comme la dotation en personnel non médical et la dotation globale de financement. Seule l'appa­rition de financements sur objectifs dans le cadre des plans quadriennaux universitaires a permis à certains services de santé universitaires de développer des actions nouvelles.


Entre prévention et prise en charge

La compétence des services de santé universitaires ne concerne que les étudiants inscrits à l'université, ce qui exclut, sauf convention spécifique, les étudiants relevant d'écoles postbaccalauréat (écoles de commerce, d'infir­mières, etc.) et des lycées (BTS).

L'action la plus fréquente est la visite systématique des étudiants primo-inscrits à l'université. Il s'agit d'une proposition systématique de visite depuis la suppression de l'obligation de visite pour toute réinscription à l'université, adressée à tous les étudiants ou ciblée sur des groupes d'étudiants jugés plus à risque. Elle peut être effectuée par des médecins ou des infirmières (à partir de grilles de conduite de visite avec recours au médecin en cas de problème identifié). Certains centres ne la pratiquent plus, la considérant comme peu efficace. Parfois, le service de santé universitaire adresse des étudiants iden­tifiés comme à risque vers un centre d'examen de santé avec lequel il a passé convention.

D'autres visites systématiques concer­nent les étudiants de 3e cycle soumis à des risques physiques, chimiques ou biologiques ou les étudiants en santé entrant en deuxième année.

Dans le cadre de partenariats avec l'Agence nationale d'accueil des étrangers et des migrations (Anaem) (9), les services de santé universitaires peuvent être amenés à effectuer les visites médicales préalables à l'obtention d'un titre de séjour, avant tout axées sur la recherche d'une tuberculose latente ou de problèmes de santé courants dans certains pays (10).

De nombreux services de santé universitaires sont des centres de vaccination, moins fréquemment des centres de dépistage gratuit pour le VIH et l'hépatite virale C (l'hépatite virale B ne bénéficiant pas du même statut de remboursement - originalité française difficile à rationaliser). Les services de santé universitaires peuvent également participer à des campagnes de dépistage, comme celle des mélanomes.

L'université, lieu d'initiation au cannabis

L'évolution des addictions et leur prévention illustre aussi le besoin de politiques adaptées. Nous aurions pu prendre comme exemple le déni global des problèmes d'alcoolisation et le fait que les alcooliers sont parmi les tout premiers financeurs de fêtes étudiantes, mais le cannabis est tout aussi intéressant. À partir de l'enquête Lara, menée auprès de sept cent dix-huit étudiants dans cinq services de santé universitaires, nous avons conduit une régression logistique visant à analyser cette consommation.
Il en ressort que la consommation de cannabis concerne avant tout les garçons français ayant une moins bonne perception de leur santé et de leur état physique. La consommation augmente avec le nombre d'années de présence à l'université, ce qui illustre qu'elle est un réel " apprentissage universitaire ". Bien sûr, les universités étant sans tabac (ou sans fumées), la réponse ne peut venir que d'une politique globale de promotion de la santé, étendue à la vie périuniversitaire.

Source : Enquête Lara (Lyon-Auvergne-Rhône-Alpes). L. Gerbaud, C. Noirfalise, A. Perrève, G. Riquoir, G. Spaccaferi.


Formation des pairs à la prévention

Les actions collectives d'information en santé et en prévention sont nombreuses, en relais de campagnes nationales ou régionales, via un partenariat avec les mutuelles étudiantes et d'autres partenaires de prévention (Codes, centre de planification familiale, Crous, etc.). Ces actions peuvent être aussi impulsées par l'université, via les services de santé universitaires, le conseil des études et de la vie universitaire, les associations et bureaux de la vie étudiante et financées par des fonds universitaires ou par l'État via les groupements régionaux de santé publique (GRSP).

La formation de pairs étudiants en prévention est fréquente, parfois sous forme d'enseignement doté de crédits d'enseignement, souvent en partenariat avec d'autres services universitaires (bibliothèque, culture ou sports) et des associations étudiantes telles qu'Avenir Santé. La dotation d'emplois d'assistants de vie universitaires dans les services de santé universitaires permet de mieux les associer aux projets et aux actions des associations universitaires et bureaux de la vie étudiante, tout en ayant un impact accru de leurs messages.


Des services à géométrie variable

La plupart des services de santé universitaires proposent des consultations de gynécologie (dont la demande fortement croissante traduit la réduction de l'offre ambulatoire), médecine du sport (souvent en partenariat avec le service universitaire des activités physiques et sportives), nutrition et des consultations d'addictologie (surtout tabac et cannabis), de psychologues, psychiatres, psychanalystes, etc. Les services de santé universitaires peuvent avoir intégré un bureau d'aide psychologique universitaire ou avoir passé un accord avec un autre, situé à proximité.

Onze services de santé universitaires disposent de centres de santé polyvalents (médicaux et infirmiers) (7) permettant l'accès des étudiants à des soins de santé primaire (médecine générale ou spécialisée). Le statut de ces centres varie considérablement entre des cen­tres payants (ayant des stratégies identiques à tout dispensaire de santé) et gratuits (financés par le budget standard d'un service de santé universitaire).

Les services de santé universitaires instruisent l'accès aux droits spécifiques des étudiants atteints de handicap permanent ou temporaire (tiers-temps aux examens, dispense d'assiduité, priorités médicales, etc.). Les liens sont forts avec les dispositifs universitaires du handicap, les Maisons départementales des personnes handicapées et des associations telles que Handi Sup. Ils contribuent aussi à l'insertion ou à la réinsertion d'étudiants en situation de désa­vantage en relayant in situ la prise en charge dont ils ont besoin.

Les services sociaux peuvent être rattachés aux services de santé universitaires, aux centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires, ou partagés entre les deux. Dans tous les cas, le lien entre services médicaux et sociaux reste fondamental pour une bonne prise en charge des étudiants en difficulté.


Une crise structurelle chronique

La diversité des actions ne doit pas masquer une réalité globale calamiteuse (7). L'absence de postes de directeur et de médecins fait que les services de santé universitaires sont parmi les premières victimes de la pénurie de médecins, ne pouvant offrir ni statut, ni revenu décents.

Pourtant, l'utilité des services de santé universitaires est démontrable :
- l'accès à un centre de vaccination ou de dépistage via un service de santé universitaire se traduit par un pourcentage plus élevé d'environ 30 % de prise en charge et d'accès aux soins ;
- de 5 à 10 % des étudiants (11, 12) ont des problèmes sévères de précarité et d'accès aux soins, et la nécessité de liens entre soins et études va bien au-delà des seuls étudiants reconnus comme handicapés. Les données de santé concernant les étudiants sont souvent trop globales, soit nationales (13, 14) ou considérant les 18-25 ans dans leur ensemble (15, 16), et ne permettent pas le pilotage de politiques de santé locales. Les étudiants sont des jeunes majeurs dont la présence à l'université est courte (environ trois ans), ce qui impose d'enquêter régulièrement sur leurs pratiques et état de santé. Le problème est aussi que les modes de vie étudiante font l'objet de projection de la part de ceux qui ont été étudiants et qui assimilent leurs propres souvenirs à une réalité souvent bien différente, comme le montrent les deux exemples choisis pour illustrer cet article (encadrés pages précédentes).

IVG chez les étudiants : des chiffres discutés

L'absence de données fiables concernant les étudiants peut être illustrée par une information contenue dans le rapport Wauquiez (par ailleurs très pertinent sur d'autres analyses et sur les propositions qu'il met en avant) (1). Selon ce rapport, 5 % des étudiantes ont eu recours à une IVG (25 % d'entre elles ayant eu des IVG répétées). Cette prévalence est plus du double de celle des Françaises entre 18 et 25 ans (2,29 %) et serait expliquée par un recours plus fort chez les étudiantes étrangères.
Ce chiffre a surpris plusieurs services de santé universitaires, d'autant plus qu'il n'est référencé par aucune étude. Si l'on considère les données de deux services de santé universitaires qui ont enquêté chez des étudiantes au cours des trois dernières années (de 2003 à 2006), à partir des centres d'orthogénie (Clermont-Ferrand (2) et Grenoble (3)), on arrive à des taux de l'ordre de 0,7 % (soit près de dix fois moins), le taux d'IVG répétées variant de 14 à 17 %.
Parmi les étudiantes étrangères, le recours est variable, un peu plus élevé chez celles d'origine chinoise, moindre pour celles originaires d'Europe, d'Amérique ou du Proche-Orient. Seules les étudiantes originaires d'Afrique (Afrique subsaharienne comme Afrique du Nord) se rapprochent des taux français (2,23 %) (2). Dans plus de 75 % des cas, ces IVG ont lieu chez des étudiantes ayant un usage (en échec) d'une contraception.
La perméabilité générale à une information basée sur des données incertaines rappelle les " informations " sur un recours croissant à la prostitution chez les étudiantes (évidemment d'Europe de l'Est) qui ont circulé il y a deux ou trois ans. Cela illustre l'absence de données valides et amène à s'interroger sur les représentations de la sexualité étudiante parmi les personnes qui ne fréquentent pas l'université…

L. G., M.-A. G., A. P.

(1) Wauquiez L. Pour un plan de santé étudiants : préserver leur avenir. Rapport d'information N° 3494. Commission des affaires culturelles. Paris : Assemblée nationale, 2006 : 133 p.
(2) Ballester C., Perrève A., Gerbaud L. Les IVG chez les étudiantes des universités clermontoises de 2003 à 2006. Services de santé universitaires de Clermont-Ferrand, 2007 (à paraître).
(3) Zorman M. La santé des étudiants à l'entrée à l'université. Bulletin de l'Observatoire de la santé des étudiants de Grenoble 2007 ; n° 1 : 1-6
.

Références bibliographiques

(1) Décret n° 88-520 relatif aux services de médecine préventive et de promotion de la santé du 3 mai 1988.

(2) Haut Comité de la santé publique. La santé en France. Paris : La Documentation française, 1994 : 334 p.

(3) Haut Comité de santé publique. La santé en France 2002. Paris : La Documentation française, 2002 : 412 p.
En ligne : http://www.hcsp.fr/hcspi/
docspdf/hcsp/
hc001174.pdf

(4) Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques, ministère de la Santé et des Solidarités. L'état de santé de la population en France en 2006 : indicateurs associés à la loi relative à la politique de santé publique. Paris : La Documentation française, 2007 : 254 p.
En ligne : http://www.sante.gouv.fr/
drees/santepop2006/
santepop2006.htm

(5) Toussaint J.-F. Stratégies nouvelles de prévention. Rapport de la commission d'orien­tation de prévention. Paris : ministère de la Santé et des Solidarités, 2006 : 217 p.
En ligne : http://www.sante.gouv.fr/
htm/actu/
toussaint_151206/
rapport.pdf

(6) Gazol J., Morla M. Les services de santé universitaires : des missions innovantes et à développer. In : Inspection générale de l'administration de l'Éducation nationale. Rapport 1995. Paris : La Documentation française, 1995 : 183-210.

(7) Wauquiez L. Rapport d'information déposé par la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales en conclusion des travaux d'une mission d'information sur la santé et la protection sociale des étudiants. Documents d'information de l'Assemblée nationale n° 3494, décembre 2006 : 133 p.
En ligne : http://www.assemblee-
nationale.fr/12/pdf/
rap-info/ i3494.pdf

(8) Association des directeurs de santé universitaires. Enquête sur les services de santé universitaires, 2007.

(9) Agence nationale de l'accueil des étrangers et des migrations (Anaem). Rapport d'activité - Années 2005-2006. Paris : Anaem, 2007 : 63 p.
En ligne : http://www.anaem.fr/
IMG/pdf/activite_
2005_2006.pdf

(10) Wluczka M., Debska É. La santé des primo-migrants en 2006. Étude réalisée à partir des enquêtes " semaine données ". Paris : Anaem, 2007 : 15 p.
En ligne : http://www.anaem.fr/
IMG/pdf/a_ sante_des_
primomigrants_
en_2006_definitif.pdf

(11) Labbe E., Moulin J.-J., Sass C., et al. État de santé, comportements et environnement social de 105 901 jeunes en insertion professionnelle. Pratiques et organisation des soins 2007 ; 38 (1) : 43-53.

(12) Labbe E., Moulin J.-J., Bourg A., et al. Comment identifier des nouvelles formes de précarité ? " Ciblage des populations en situation de précarité " par les centres d'examens de santé. Rapport d'étude. Saint-Étienne : Cetaf, 2007 : 110 p.

(13) Gruel L., Vourc'h R., Zilloniz S. La vie étudiante - Repères. Paris : Observatoire national de la vie étudiante. 2007 : 20 p.
En ligne :
http://www.ove-
national.education.fr/ doc_lib/
94d6_brochurereperes _hd.pdf

(14) Union nationale des mutuelles étudiantes régionales (Usem). La santé des étudiants en 2007. Paris : Usem, 5e enquête nationale, 2007 : 109 p.
En ligne : http://www.usem.fr/
contenu_PDF/ USEM_nat_
150607.pdf

(15) Guilbert P., Gautier A. (sous la dir.). Baromètre santé 2005. Premiers résultats. Saint-Denis : INPES, coll. Baromètres santé, 2006 : 176 p.

(16) Labbe E., Moulin J.-J., Sass C., et al. Health inequalities in young people: relations between social vulnerability, health related behaviours and self perceived health. In: European Public Health Association (EUPHA) eds. 14th conference on Public Health; 16-18 November 2006; European Journal of Public Health, vol. 16, Supplement 1, 2006: p. 113.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 393 | JANVIER-FEVRIER 2008 | Pages 23-25
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