sommaire n° 390
 
dossier "éducation pour la santé : les défis de l'évaluation"

Évaluation : " ni pensée unique ni bonnes ou mauvaises méthodes ! "

 
  Chapeau ou rien
     

Chantal Vandoorne
Directrice, APES-ULg Liège, Belgique.
Françoise Jabot
Médecin de santé publique, enseignant-chercheur,
École nationale de la santé publique, Rennes.
Laurence Fond-Harmant, Ph.D.
Responsable du développement
des programmes de recherche en santé publique,
Centre de recherche public-santé, Luxembourg.

 

Les professionnels de la santé, de l'éducation et du social, tous les intervenants en éducation pour la santé sont confrontés régulièrement à la question de l'évaluation de leurs actions. Que ce soit pour en apprécier l'efficacité, pour obtenir des financements, pour améliorer la qualité de leurs pratiques professionnelles. Ce faisant, ils se posent de nombreuses questions sur le " comment faire " des évaluations valides, peu coûteuses en temps et en ressources, des évaluations utiles, acceptables par les usagers et les partenaires. L'évaluation est hautement stratégique. Les intervenants doivent prendre en compte les priorités politiques et institutionnelles, dans un champ où se croisent des approches et pratiques hétérogènes, des disciplines diverses, voire des valeurs paradoxales.

La pression s'accentue pour que toute attribution de fonds publics donne lieu à une évaluation. Au-delà de cette nécessité de justifier de l'usage des subventions reçues, nombre d'acteurs de la promotion de la santé souhaitent aussi que les évaluations soient utilisables et utilisées pour améliorer la qualité de leurs interventions, renforcer les capacités professionnelles, assurer la continuité des programmes. Bref, des évaluations qui soient utiles pour piloter les projets/les programmes et en améliorer la qualité. Des évaluations qui dynamisent le partenariat ; qui stimulent la réflexion, influencent les décisions politiques. Voilà le défi auquel nous sommes confrontés.

Dans ce contexte, il importe de trouver de nouveaux modèles de référence en matière d'évaluation. En effet, si elles restent d'actualité, les notions d'efficacité, d'effets ou d'impact, etc., ne suffisent plus à rencontrer ces attentes. Les paradigmes issus de la recherche expérimentale et épidémiologique se révèlent peu adaptés en éducation pour la santé : ils sont orientés vers la connaissance plus que vers l'action, ils cherchent à neutraliser les sources de variation plutôt qu'à les intégrer, ils se développent sur un rythme propre lié au respect des critères méthodologiques et s'adaptent difficilement à la logique temporelle des programmes et projets.

Parler d'évaluation n'est donc pas chose aisée… faire reconnaître la légitimité de différentes formes d'évaluation est tout aussi difficile. Organiser le débat autour de ces questions nécessite non seulement une clarification méthodologique mais aussi une réflexion épistémologique.

En effet, en éducation pour la santé, chaque acteur (public, promoteur de projet, chercheur, commission d'avis, administration, ministre, etc.) dispose d'un cadre de référence qui lui est propre : il agit en fonction de sa représentation de la réalité et du sens qu'il donne à ses interventions, de ses options personnelles et de sa position en tant que professionnel. Ces cadres de référence sont parfois formalisés, ils constituent alors de véritables référentiels qui prennent valeur de " normes " pour un groupe de professionnels.

Dans ce dossier, nous avons souhaité :

  • faire émerger les fonctions, les enjeux et les acteurs de l'évaluation ;
  • présenter les différents modèles de référence en matière de conception et de planification de l'éducation pour la santé.

Dans le monde de l'évaluation, plusieurs types de compétences sont mis en jeu, celles de l'expert, mais aussi celles des professionnels de l'intervention. Évaluation externe, interne, autoévaluation accompagnée, la diversité des pratiques évaluatives reflète la pluralité des attentes envers l'évaluation : apport de connaissances, identification des conditions de succès ou d'échec des actions, accompagnement du changement, démonstration des effets induits par l'intervention, etc.

Ainsi, les méthodes et les compétences à mobiliser dépendent du contexte dans lequel s'inscrit l'évaluation. Par ailleurs, la nature des questions posées oriente des approches contrastées, à l'origine de controverses troublantes pour les professionnels, notamment l'opposition quantitatif/qualitatif et la production et/ou l'utilisation de données probantes. Il n'y a en évaluation ni pensée unique ni bonnes ou mauvaises méthodes… ni manière unique de conduire des évaluations. En revanche, quelques repères sont utiles pour parcourir le chemin de l'évaluation, de la construction négociée, partenariale des objectifs, du protocole d'évaluation à la discussion des conclusions.

Et, en pratique, pourquoi évaluer et comment ? Les attentes des décideurs relèvent quelquefois du mythe de la toute puissance de l'évaluation, laquelle serait apte à faire des découvertes inattendues et à apporter des solutions correctrices à toutes sortes de dysfonctionnements. Or, l'évaluation reconstitue une intervention dans toutes ses dimensions, mais elle ne produit pas de révélation ; elle redonne du sens, sans nécessairement justifier ; elle remet en question et parfois dérange. Autant de retombées plus ou moins conformes aux espérances des acteurs. Ces thèmes sont explorés dans ce dossier à travers la présentation de plusieurs exemples concrets français, belges et québécois. Enfin, nous relatons plusieurs expériences d'acteurs de l'éducation pour la santé qui ont engagé une réflexion collective dans le souci de construire, promouvoir et diffuser une culture d'évaluation.

Au terme de ce dossier, nous espérons que les professionnels de l'intervention en éducation pour la santé seront à la fois plus confiants et plus prudents. Plus confiants, car ils auront compris que l'évaluation est un terrain indissociable de l'action. Ainsi rassurés, ils pourront aborder avec sérénité les inévitables questions méthodologiques et se sentir légitimes aux côtés des évaluateurs. Plus confiants mais aussi plus prudents, car ils auront compris que les choix méthodologiques impliquent bien plus que la validité (la scientificité) des résultats ; ils recouvrent de véritables enjeux stratégiques. Si les professionnels referment ce dossier en étant convaincus de la nécessité de négocier les protocoles d'évaluation entre parties prenantes ; s'ils acceptent de s'impliquer dans des réseaux qui mutualisent des résultats d'évaluation entre professionnels, s'ils envisagent de soustraire du temps à l'action pour se faire accompagner et construire leur propre évaluation, alors nous aurons réussi notre pari.

 

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 390 | JUILLET-AOUT 2007 | Pages 12-13
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