sommaire n° 388
 
rubrique " environnement "

" Pour prévenir, il faut comprendre ensemble le risque sonore "

 
 

Entretien avec Marc Touché, sociologue et ethnologue au Centre national de recherche scientifique (CNRS)

Tenter de dissuader les jeunes d'écouter de la musique amplifiée en brandissant les dangers qu'elle représente pour la santé n'est pas pertinent, souligne le socio-anthropologue Marc Touché. Ce spécialiste de la musique amplifiée préconise une écoute mutuelle entre les professionnels de la santé, les professionnels du son, les chercheurs, sans oublier ceux qui écoutent cette musique et les associations qui les représentent. Il appelle ces spécialistes et ces citoyens à réfléchir ensemble pour mieux gérer le " risque sonore ". Pour accentuer la prévention, il faut mettre les connaissances à la disposition de tous : associations, professionnels, éducateurs ; il importe aussi d'inciter les spectateurs-écoutants à se mettre des bouchons dans les oreilles, comme le fait une association, bref, aider les jeunes qui écoutent à mieux se protéger.

     

Propos recueillis par Denis Dangaix

 

La Santé de l'homme : Pourquoi cette double casquette de sociologue et d'anthropologue pour travailler sur les risques auditifs dus à la musique amplifiée ?

Marc Touché : Mes travaux sur les risques auditifs ont été menés au Centre d'ethnologie française. C'est un laboratoire du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui faisait partie du musée national des Arts et Traditions populaires. Aujourd'hui, ce musée est délocalisé à Marseille, où il prend le titre de musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée. Ce montage CNRS-ministère de la Culture explique cette confrontation entre le " socio-ethnologue " qui travaille sur le terrain, étudiant une société à travers une vie partagée, et le passionné de culture qui, dans le cadre d'un musée, a l'idée de constituer de la mémoire, du patrimoine à léguer aux générations qui viennent. Et quand une spécialité, la mienne en l'occurrence, la musique électro-amplifiée, transcende les deux approches, on est au cœur de multiples questions. Elles concernent à la fois les pratiques culturelles comme l'entend le ministère de la Culture mais aussi le rapport au corps, comme celui des sportifs face à leurs pratiques, donc les risques. Une partie de mon travail consiste à fréquenter les salles de répétition, les régisseurs et sonorisations, et à comprendre comment la société réagit. L'autre consiste à constituer dans le musée une collection d'objets concernés par les risques auditifs et de voir aussi comment notre monde gère ce risque.

S. H. : Quel est le regard de l'ethnologue face à ces risques ?

Celui d'un homme proche de la soixantaine qui a connu les musiques des années 60, 70, 80. Cet homme a été toujours attentif à ce que l'on disait sur ces musiques et à qui il n'avait jamais échappé que le monde médical, pour faire court, désignait vite du doigt le mauvais objet, c'est-à-dire le rock. Après, il a découvert la musique électronique. Que disait le monde médical à cette époque ? " Le rock rend sourd. " La sentence était claire. Que disaient l'État, l'administration, le regard sociétal ? Rien, ou plus exactement : " C'est une mode et, comme toute mode, elle va passer rapidement ". Il y a, pour l'ethnologue que je suis, une manie que je trouve totalement inadaptée et qui a son illustration dans ce sujet éminemment sérieux : c'est la manie du découpage. À entendre la médecine d'hier et ses répercussions en termes de prévention, il y avait, d'un côté, le spécialiste de l'oreille, comme celui du genou, ou du torse… on découpe. Au contraire, le socio-ethnologue essaye, quant à lui, de recoller les morceaux. Il s'intéresse à l'individu dans son entier. Dire donc, comme on l'entend encore aujourd'hui, " ils n'ont qu'à jouer moins fort " démontre une totale incompréhension de ce qu'est cette musique et une erreur profonde de message.

S. H. : Pour vous, l'incitation à jouer ou écouter moins fort n'est pas la bonne approche pour faire de la prévention ?

Je vais vous répondre par analogie : imaginez que l'on dise aux joueurs de rugby, aux pratiquants de pelote basque, de natation ou de marathon : " Engagez-vous moins, allez moins vite… ? " Il est évident qu'il y a des risques dans les disciplines que je viens de vous citer. Tout comme dire à des passionnés de haute montagne " montez moins haut " est tout le contraire d'un message de prévention. En résumé, la problématique de prévention des risques dans des sports tels que le rugby est similaire à celle de la musique amplifiée : nous sommes avant tout dans une culture, celle de l'engagement traumatique. Tout le monde sait qu'un joueur de rugby qui rencontre la tête d'un autre joueur peut y laisser ses yeux, ses oreilles, son bon fonctionnement cérébral, sa vie même dans des cas tout à fait rarissimes. Mais, parallèlement, tout ce qui touche au rugby, c'est la pacification des mœurs, une évolution des sociétés qui ne font plus la guerre, qui se rencontrent autrement, de village à village, de ville à ville, de pays à pays. Ce sport a une fonction sociale qui dépasse largement la prise de risque par les individus. Je suis donc favorable à ce que l'on remette tout cela dans une échelle de valeurs ; et, surtout, quand le monde médical affirme qu'il faut jouer moins fort, je souhaite qu'il se pose déjà la question de savoir pourquoi les musiciens jouent fort.

S. H : Pourquoi ?

Parce que la musique électro-amplifiée est une culture partant du matériel, de l'outil amplificateur. Ce n'est pas de la musique baroque ni de la musique " folk ". Ce qui a fait la création de cette musique - et sa valeur pour des millions de personnes dans le monde -, c'est qu'à un moment donné des musiciens ont transcendé des objets de production sonore, des instruments. Ces musiciens ont une empathie avec la musique. Écoutez Jimmy Hendrix, non seulement il maîtrisait une guitare mais aussi une chaîne d'électrification. Il y a, ici, une culture du potentiomètre, du haut-parleur. Voilà l'âme de cette musique électrifiée. Et, d'un seul coup, comme dans le rugby ou dans le marathon, on entre dans le vertigineux. Il y a des funambules du son, reconnus comme tels et admirés.

S. H : La musique trop forte peut provoquer un traumatisme auditif : comment dire cela sans avoir un discours accusateur ?

D'abord, constatons que tous les professionnels de la musique ne sont pas sourds ! Et, si elle rendait sourd, comme certains milieux médicaux continuent de le dire, cela se saurait. Ensuite, oui, la musique électrifiée peut provoquer une chaîne de traumatismes. C'est comme pour le sport : à partir du moment où l'on va dans des formes extrêmes de rencontre avec la nature ou avec des objets produits par l'homme, on use, on peut casser. Donc, il faut modérer. Dire " ce sont des pratiques dans lesquelles il y a des risques " n'a pas la même signification que de dire " le rock rend sourd ". Nous avons un travail à accomplir dans l'explication de ce phénomène musical afin qu'ensemble, du socio-ethnologue aux professionnels du son et à ceux de la santé, nous apportions les bonnes réponses.

S. H. : Quel rôle le socio-ethnologue que vous êtes peut jouer dans la prévention ?

J'essaie de travailler sur, d'un côté, les pratiques, de l'autre, les regards que portent les corps de l'État, les ministères, le monde médical, les associations, en me disant que tout le monde a raison. Les médecins ont raison de s'inquiéter car ils voient des personnes qui viennent les consulter, c'est la réalité. Mais il y a autre chose ; dans mon travail de rencontre sur le terrain, au milieu des groupes, je suis allé - comme d'autres sociologues l'ont fait en allant dans les mines, dans les usines - passer des soirées, des nuits, dans les lieux de répétition, dans les caves, les greniers, les granges, des lieux magnifiquement rendus habitables par les musiciens. L'histoire de ces musiques, le twist, le rock, apparues dans les années 50 et 60 est comme celle des champignons : un matin, cela a poussé partout ! Avec des amplis de vingt, trente watts, des petites batteries avec une caisse claire et, malgré tout, ces musiques ont fait trembler la société. Dans les années soixante, c'était Johnny, les Beatles… Des scènes de liesse, d'hystérie, diraient certains. Le sociologue dit liesse ou transe. Il y a des nouveaux sons. Que l'on soit sociologue ou médecin, il faut que nous regardions cette période avec une largeur d'esprit. C'est une jeunesse qui découvre des modes de consommation, une forme de sociabilité.

S. H : Comment la musique est-elle devenue de plus en plus amplifiée au fil des décennies ?

Tout d'abord, si le monde de la musique est, en quarante ans, passé du petit ampli au " mur de sons ", c'est parce que le phénomène de mode s'est, peu à peu, transformé en économie, en technique, en échanges et en appropriations de tout genre. Second constat : contrairement à ce qui s'est passé pour la pratique sportive, où les équipements ont suivi l'évolution des pratiques, l'environnement sonore n'a pas suivi l'évolution acoustique. Ainsi, pour la musique électrifiée, les élus de tous bords, les administrations ont refusé les conditions des pratiques musicales. Ils ont refusé de voir " l'électrification " des mœurs. Durant quarante ans, des personnes ont pris des risques très importants pour leur santé. La société a été pourvoyeuse de risque en refusant de créer ou d'adapter les lieux publics à des pratiques qui étaient en création. Nous avons baigné dans le " DBCIP " - Dépannage, Bricolage, Clandestinité, Incertitude et Polyvalence - démontré merveilleusement, à la fin des années 80, par le slogan du ministère de la Culture lançant son " Maxi rock, mini bruit ", qui est assez évocateur de l'état d'esprit qui régnait à cette époque. Il a fallu attendre les années 90 pour qu'à Agen, par exemple, une salle, le Florida, apparaisse en plein centre-ville avec une qualité acoustique extraordinaire. Aujourd'hui, les villes rivalisent de salles excellentes, et c'est une très bonne chose.

S. H. : Et, en matière de prévention, que faudrait-il faire ?

Convier tout le monde, toutes nos approches autour de la même table. Musiciens, régisseurs de salles, associations, médecins, sociologues, etc. Je fais partie de ceux qui militent pour que l'on parle de gestion du risque sonore. Tant que l'on ne sait pas, on ne pense à rien. Je suis persuadé que pendant les années 50 à 70 les gens ne savaient pas qu'ils prenaient des risques. La dénonciation de leurs pratiques était d'ordre idéologique. Arrêtons cela, réfléchissons ensemble au type de discours que nous pourrions tenir ensemble, comme un médecin du sport, par exemple, le fait sur la prévention du risque ! Nous devons amplifier notre domaine de connaissances en cette matière et, sans tabou, mettre ces informations à disposition de tout le monde, associations, professionnels, éducateurs, qui le souhaitent. Il faut placer les spectateurs-auditeurs en capacité de réfléchir sur leurs engagements artistiques, leur sociabilité et les inviter à poser les questions sur leurs antécédents auditifs. Afin qu'ils pensent à se protéger. Je suis, par exemple, favorable à l'initiative portée par l'association " Agi-son " (voir article suivant), qui met à disposition des jeunes allant aux concerts plus de six cent mille bouchons chaque année. C'est un progrès considérable, au même titre que les préservatifs gratuits. Je suis un passionné de musique, de toutes les musiques, j'écris une histoire d'une banda dans les campagnes du Limousin et j'étudie la fanfare au XIXe siècle. Et puis, il n'y a pas que le rock dans ma vie, il y a aussi l'épinette des Vosges, que je pratique. Tout cela pour dire que le sociologue travaillant sur la musique amplifiée depuis près de quarante ans a besoin aussi d'informations provenant de divers milieux. On a tous intérêt à s'écouter.

 

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 388 | MARS-AVRIL 2007 | Pages 62-63
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