sommaire n° 388
 
rubrique" qualité de vie "

Un partenariat pour désamorcer l'echec chez les 10-18 ans

 
  Dans le département des Hauts-de-Seine, cinq communes ont mis en place un accueil des jeunes en très grande difficulté, géré en commun par les services de psychiatrie, la Protection judiciaire de la jeunesse, l'Éducation nationale et l'Aide sociale à l'enfance. Ces jeunes tentent de se redonner confiance, de se réarrimer à la société en participant à des ateliers artistiques, soutenus par des éducateurs et autres professionnels. Gros plan sur une initiative ayant peu d'équivalent en France.
     

Claude Louzoun
Psychiatre, praticien hospitalier,
Responsable de Soin & Culture, 1er secteur
de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent des Hauts-de-Seine, Gennevilliers.

 

Comment travailler avec les jeunes de banlieues qui se trouvent en grande difficulté ? Cette catégorie a, en effet, une autre caractéristique commune : mettre à mal, voire mettre en échec, les dispositifs multiples faits pour les protéger, les éduquer ou les soigner.

D'une commune volonté de ne pas abandonner cette " population à risque " et d'une analyse des besoins, est né le projet d'un partenariat d'action en commun - dans les Hauts-de-Seine sur cinq communes : Asnières, Clichy, Gennevilliers, Levallois et Villeneuve-la-Garenne - entre le service de psychiatrie infanto-juvénile1, la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), l'Éducation nationale et l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Pas une structure ou un dispositif de plus : une action !

S'y retrouvent, dans un mode de faire original, des assistants sociaux, des éducateurs spécialisés, des enseignants, des infirmiers, des médecins scolaires, des psychiatres, des psychologues, des psychomotriciens… et des artistes !

L'objectif général :

  • accueillir ceux dont personne ne veut plus (nous disent certains jeunes) et qui sont dans le refus et le rejet : adolescents à la dérive, adolescents en rupture, adolescents de la " haine " ;
  • insister autour du lien social, de l'interrelationnel, de l'investissement de soi et d'autrui par le biais d'une médiation culturelle ;
  • assurer la confrontation et des réponses à leurs conduites antisociales, à leurs identités par défaut, à leurs comportements violents (bien souvent, comme mode de prestance, voire d'existence), à leur exclusion répétitive, à leurs incompréhensions agressives, à leur fatalisme souffrant, à leurs failles dans l'intégration des règles du jeu social et de la loi, etc. ;
  • et, pour la plupart, (re)trouver du sens, sortir de la jouissance pour s'aventurer du côté d'un imaginaire autre, s'essayer au plaisir (insupportable pour beaucoup !) de la créativité partagée, de la découverte de ressources en soi, (re)démarrer du côté du réel jusque-là barré ou impossible (réinsertion scolaire, projet de formation, engagement dans des soins psychologiques, etc.).


Démarche et premier accueil

Un professionnel (assistante sociale, enseignant, éducateur, consultant en psychiatrie) - alarmé par l'évolution d'un jeune, par son état et ses conduites, par son parcours chaotique ou d'échecs, par sa situation familiale, scolaire, judiciaire, mais aussi accroché par l'empathie qu'il suscite malgré tout - nous contacte et nous expose les motivations de sa demande et les premières réactions du jeune à cette possibilité. Ce professionnel est désigné comme " la personne accompagnante " du parcours du jeune dans Soin & Culture, son référent, notre contact entre le jeune et son environnement habituel.

Deuxième temps : la personne accompagnante vient avec le jeune. C'est LA rencontre. Elle est décisive non pas en termes de sélection : nous n'avons à ce jour refusé aucun jeune qui s'est présenté ; fort peu (moins de cinq en quatre ans de fonctionnement) n'ont pas donné suite à cette première rencontre. Elle permet une appréciation réciproque. Les règles du jeu sont édictées très précisément. Le jeune (seul ou accompagné d'emblée par ses parents ; qui, sinon, seront reçus avec lui et la personne accompagnante dans un troisième temps) décline ce qu'il veut de sa biographie, de sa situation ; nous réfléchissons ensemble au profil ou au personnage qu'il nous donne à voir. La règle de confidentialité (interne et externe pour Soin & Culture) que nous nous imposons fait que les informations et l'élaboration de ces rencontres préliminaires restent au niveau du seul conseil de coordination2. Ultérieurement, toute rencontre concernant le jeune se fera en sa présence.

Le jeune choisit ou se voit proposer deux ateliers à l'essai ; son choix ensuite est respecté sauf avis contraire de l'artiste responsable de l'atelier (ce qui ne s'est encore jamais produit).

Les ateliers sont au nombre de six, à fréquence hebdomadaire, répartis sur deux demi-journées. Chaque atelier est dirigé par un artiste engagé sur un projet de création, d'animation et de pédagogie par le biais d'un médiateur culturel - c'est-à-dire autant artiste qu'animateur - (arts plastiques, art clownesque, danse, écriture, musique, théâtre) au moyen de son art et de sa personne (pas d'art-thérapie !). Il est soutenu par deux à quatre professionnels (éducateur, enseignant, infirmier, assistante sociale, psychologue, psychomotricienne, orthophoniste, secrétaire) détachés de leur institution (et pour quelques-uns salariés par l'association La Licorne3), volontaires, sans compétence particulière pour l'art choisi, qui font l'atelier comme les jeunes. Ils sont là pour une expérience partagée mais aussi dans un accompagnement soigneux, dans une continuité relationnelle et de projet, dans une gestion psychodynamique, à la fois spontanée et attentionnée, des émotions, des sentiments, des effets de groupe comme effets de chacun et sur chacun. Tous les artistes et co-animateurs des ateliers se retrouvent en supervision une fois par mois avec une psychanalyste.

On prend soin des jeunes également grâce à l'environnement d'accueil qui organise l'espace Soin & Culture4 chaque matinée. Le groupe d'accueil de chaque demi-journée comprend trois ou quatre professionnels (auxquels s'adjoint un stagiaire psychologue). Ils accueillent tous les jeunes et personnes accompagnantes ou familles une demi-heure avant et une demi-heure après les temps d'ateliers sur un mode convivial. Ce temps d'accueil est essentiel pour le déroulement des ateliers ce jour-là. Durant les séances d'atelier, le groupe d'accueil reçoit - pour un temps variable - tout jeune qui ne va pas ce jour-là ou qui a un comportement trop agressif, insupportable ou destructeur. Ce moment passé à l'accueil est souvent l'occasion de paroles fort signifiantes, d'expression de souffrance explosive, de chaos de la pensée et des conduites, d'effets de transfert aussi … Là encore sécurité par la capacité d'accueil et d'écoute des professionnels présents mais encore par la confidentialité de ce qui s'y dit et de ce qui s'y joue ! Il faut parfois rappeler la loi et faire valoir l'autorité en faisant intervenir le conseil de coordination, en particulier le responsable de l'action, en situation sur l'instant dans le groupe d'accueil, dans une reprise individualisée ensuite (entretien, réunion avec la personne accompagnante, etc.) ; et certaines fois (rares) dans une mise au point collective et générale avec tous les jeunes présents la même demi-journée (en cas de vandalisme, de vol, de chaos organisé, etc.).

Au chaos, à la destructivité, à la jouissance, nous opposons la force d'un collectif, la qualité relationnelle entre tous les membres de l'équipe, la confiance en chacun, le soutien mutuel et les relais, la confrontation responsable avec les jeunes, l'exigence de respect de la dignité de chacun, adulte ou jeune ! Il nous faut également des temps d'échanges, de discussion, d'élaboration : des rencontres informelles et courtes (mais riches et nécessaires) après les ateliers. Trois fois par an, nous invitons à un forum toutes les personnes accompagnantes, tous les professionnels avec qui nous sommes en relation ; nous maintenons ainsi une possibilité régulière ouverte et collective pour s'informer, questionner, débattre, critiquer.


Un parcours sur trois ans

Au total, cinquante à soixante jeunes de 10 à 17 ans passent chaque année par Soin & Culture. Leur parcours dure deux ou trois ans. Quelques-uns s'arrêtent bien avant, trop engagés déjà dans leur devenir social de délinquance ou d'exclusion sociale, ou encore dans des pathologies familiales et personnelles qui n'ont pu être articulées avec un soin médico-psychologique habituel.

L'immense majorité est d'une assiduité étonnante, et y trouve un cadre sécurisant et rigoureux pour s'exprimer, pour " s'éclater ", une chance pour (re)démarrer dans la vie. La grande majorité en repart (cahin-caha pour les plus difficiles) assurée de son humanité et d'avoir une place dans la société (pour tous, certes, mais en particulier pour les quelques jeunes qui viennent d'institutions médico-sociales), avec une perception nouvelle de soi intégrant du symbolique et de l'autre, après une traversée qui reconsidère (sans les régler) les présupposés d'instrumentalisation, de manipulation, de fatalisme, d'exclusion, de haine, d'absence d'horizon… La plupart repartent avec un projet de vie plus appréciable, avec une inscription sociale assumée, avec une prise en compte de la nécessaire confrontation au réel, une manière d'aborder autrement l'identitaire et la singularité.


Un groupe relais pour le parachèvement des parcours

Certains signifient une fin de parcours et ne parviennent pas pour autant à la séparation ; d'autres ont besoin d'être accompagnés vers un après. C'est pour cette raison que nous avons constitué un " groupe relais " qui travaille concrètement, avec le jeune et la personne accompagnante, sur cet après et cet ailleurs.

Nous refusons pourtant d'enjoliver les effets et les résultats. Leur environnement reste le même bien qu'ils cherchent, avec plus ou moins de bonheur, à s'y inscrire autrement. La société actuelle est organisée pour eux dans la précarisation et la stigmatisation, ce qui ne permet pas d'imaginer qu'ils sont sortis d'affaire, encore moins pour toujours. Il n'en demeure pas moins qu'il faut faire preuve de créativité sociale, accepter de travailler le collectif pour aider le jeune en tant qu'individu, personne et sujet.

Notes

1. Il s'agit du dispositif de psychiatrie publique, pour un secteur de 100 000 à 200 000 habitants et concernant la population âgée de 0 à 18 ans. Les structures d'accueil et de soins comprennent : des centres médico-psycho- logiques ; un hôpital de jour (enfants et/ou adolescents) ; des structures spécifiques : unité petite enfance, centre d'accueil à temps partiel pour adolescents, groupes d'accueil thérapeutique parents-enfants, ateliers, etc.

2. Le conseil de coordination est composé d'un psychiatre, responsable de l'action, d'un médecin scolaire, d'un enseignant, d'un représentant de la PJJ.

3. La Licorne est une association loi 1901 dont l'action est la promotion de la santé mentale sur les cinq communes territoires de Soin & Culture. La Licorne assure l'héberge- ment militant et la gestion financière de l'action.

4. Soin & Culture utilise des locaux du service de psychiatrie infanto-juvénile, à Gennevilliers… dans l'attente de locaux autonomes et plus adaptés.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 388 | MARS-AVRIL 2007 | Pages 11-12
Libre de droits, sous réserve de mentionner la source