sommaire n° 384
 
dossier "promouvoir la santé des jeunes"

La prévention, affaire de la société tout entière

 
  Philippe Jeammet, psychiatre, président de l'École des parents et des éducateurs Ile-de-France était le " grand témoin " des Journées de la prévention. Il suit des adolescents depuis près de quarante ans. Voici une synthèse de son intervention. Pour lui, il faut repenser la prévention, qui doit être parentale, adulte et sociale en même temps. S'ils ne se nourrissent pas auprès des adultes, les " jeunes se dévalorisent, ne peuvent plus s'arc-bouter contre les autres, un peu comme une maison qui n'aurait plus d'intérieur. Ces jeunes qui vont mal s'étayent dans l'opposition, avec le sentiment qu'il n'y a rien de solide à l'intérieur. "
     

Philippe Jeammet
Président de l'École des parents et des éducateurs
Ile-de-France.

 

Cela fait presque quarante ans que je m'occupe des adolescents. Dans la période de flottement du passage entre le confort de l'enfance et la recherche d'une voie adulte, l'adolescent va être en recherche de lui-même, ce qui va le rendre particulièrement dépendant de son environnement. Et, plus on est en insécurité intérieure, plus on sera dépendant de l'environnement. Dans ce contexte, la prévention est fondamentale, et c'est le devoir basique des adultes que de se soucier - au sens profond - de l'attention portée à l'enfant et à son devenir. À la fois tout se prépare dans l'enfance et tout reste jouable ensuite. Tant qu'il y a de la vie, il n'y a pas de fatalité totale, on peut se libérer. Il n'empêche que ce sera beaucoup plus difficile si on est déjà pris dans un engrenage négatif. D'où l'importance du développement. Il est important de penser la prévention en termes d'un message adressé par les adultes à leurs enfants. Ce n'est pas simplement une liste d'informations, un constat d'expert sur ce qui peut préserver la santé. Ce qui fait de tout adulte un éducateur en puissance pour un jeune, c'est l'attente qu'a cet enfant, ou cet adolescent, de chercher à se nourrir de ce qui lui manque. Qu'on le veuille ou non, cette attente fait d'un adulte un modèle potentiel, pourvu d'une fonction éducative. Nous ne pouvons pas nous réfugier dans notre fonction d'expert. Le grand problème de la prévention, ce sont les adultes et quel message nous voulons faire passer.
C'est la raison pour laquelle je suis heureux que l'INPES n'insiste pas uniquement sur le catalogue des risques qui menacent les enfants et les adolescents. La vie est faite de tensions, c'est ce qui permet une certaine créativité. Nous ne pouvons donc pas centrer la prévention uniquement sur les dangers, il faut au contraire la positiver, et la motivation des adultes me semble importante.


Insécurité et mauvaise estime de soi

Nous avons certaines contraintes qui nous viennent de l'animal ; comme tout être vivant, l'être humain se nourrit de l'échange. Par rapport à l'animal, l'être humain a conscience de lui-même : cette conscience va totalement changer les choses. Elle va sérieusement compliquer cette nécessité, pour nous comme pour tout autre être vivant, de nous nourrir des autres. Et comme nous avons conscience de nous-même comme un être unique, comment être soi si nous devons nous nourrir et apprendre des autres, et éviter d'être le clone des autres ? D'où tout le drame et l'intérêt de ce qui fait de nous des hommes. C'est-à-dire que ce dont nous avons besoin devient également une menace pour notre autonomie. L'adolescence est le moment par excellence où l'on est confronté à ce paradoxe, où ceux qui sont le plus en insécurité ont une mauvaise estime d'eux-mêmes, n'ont pas confiance en eux. Ils vont être en attente de recevoir de l'extérieur, notamment de leurs objets d'attachement, c'est-à-dire les parents, les adultes, cette force, cette sécurité faite d'éléments très imprécis qui vont les remplir, avec la sexualisation que génère inévitablement une telle attente aussi. Ils vont avoir besoin de se nourrir notamment des avis et des conseils des adultes.


Développer ses potentialités

Mais ce besoin est si grand qu'ils vont le ressentir comme un pouvoir donné aux adultes sur eux. C'est ce qui fait le charme et la complexité des relations amoureuses. Si on a trop besoin de l'autre, l'autre prend un pouvoir sur nous, et à ce moment-là la tentation est de refuser ce pouvoir et donc de se priver de ce dont nous aurions besoin, ce qui nous rend de plus en plus dépendant. Cet engrenage est pour moi au cœur de la question de la prévention. Il s'exaspère au moment de l'adolescence mais il commence avant et persiste après. Le grand problème de la prévention, c'est de permettre à un enfant de se nourrir de ce dont il a besoin tout simplement, c'est-à-dire de développer ses potentialités physiques, intellectuelles, affectives, relationnelles.

Ce besoin de nous nourrir est une contrainte qui peut sembler contradictoire avec le besoin de se différencier. Le pédiatre et psychanalyste anglais Winnicott a eu ce trait de génie de mettre en exergue ce paradoxe selon lequel pour qu'un enfant ait l'impression de créer son environnement il faut que l'environnement soit déjà présent. Pour créer ses objets de désir, d'attachement, il faut que la mère soit déjà là. Et, si celle-ci s'adapte bien aux besoins de l'enfant - ce qui demande de la fiabilité, des capacités d'adaptation -, l'enfant ne sent pas qu'il a besoin de sa mère, il sent que le monde est plutôt bien fait. J'ai besoin de quelque chose, je crie, et j'apprends. Et je ne me pose pas la question de mon impuissance, de ma dépendance, j'ai des besoins et ils se satisfont. Et, comme je suis dans la fiabilité, je commence à faire confiance, et comme je fais confiance je peux attendre, et comme je peux attendre j'apprends que j'ai des ressources. Je crois que cette triade est fondamentale en matière de prévention. Il faut avoir confiance pour pouvoir attendre et pendant que l'on attend, on utilise ses capacités, ses ressources intérieures entièrement dépendantes de la qualité des liens avec l'entourage, mais qu'on ne ressent pas comme une dépendance parce que cet entourage s'est bien adapté à nos besoins. En attendant que maman arrive avec le biberon, l'enfant suce son pouce, il joue avec son nounours, il babille, puis se met à utiliser son appareil psychique, il peut attendre et il apprend qu'il a des ressources. Si régulièrement la maman prévient toute demande de l'enfant ou le fait attendre désespérément des heures, il va sentir qu'il est impuissant et qu'il est dépendant. Ce qui crée une relation d'insécurité qui, au moment des expériences de séparation, donne lieu à trois prototypes : l'enfant anxieux, le sécure et le dépendant.


Confiance en les autres, confiance en soi

Quand l'enfant est dans une relation de sécurité suffisante, lorsque sa maman le quitte pour le mettre à la crèche, pour aller se coucher, il va utiliser ses ressources, à condition bien sûr qu'il retrouve sa maman. Et le traumatisme, c'est quand elle ne revient pas pour une raison ou une autre, quand la confiance a été trahie par un adulte et qu'il brise dans ce que nous avons de plus essentiel, c'est-à-dire notre capacité de confiance. Dans les cas où tout se passe bien, l'enfant apprend, peu à peu, à se passer de maman et à la retrouver avec plaisir. Et là, il ne se sent pas menacé par le besoin qu'il a de sa mère. En revanche, s'il est en insécurité, il va devenir dépendant de la mère et de l'environnement. Il faut que la lumière soit allumée, que sa maman lui tienne la main, car sinon c'est la panique, la désorganisation, l'enfant est submergé par ses émotions. Mais plus il se sent menacé par la perte de sa mère, plus il se sent dépendant, plus il va essayer de la contrôler comme il se perçoit contrôlé par elle ; comment peut-il le faire ? Pas par le plaisir partagé parce que, s'il lui dit qu'il est content, sa mère va le quitter aussitôt. Le contrôle n'est possible que par l'insatisfaction, la plainte ou le caprice.


Se protéger d'une angoisse d'abandon

Le cramponnement à la mère n'est donc pas une question de plaisir mais de peur. Et c'est cela qui est pathogène car cet enfant devient dépendant de sa mère. À 2 ans, il va se séparer, on fera ce qu'il faut, mais à 14-15 ans, ce sera beaucoup plus difficile. Et ces enfants sont prisonniers du regard de leurs parents, ils cherchent à être protégés d'une angoisse d'abandon parce qu'ils n'ont pas suffisamment confiance en eux, parce qu'ils n'ont pas de sécurité interne. Ces enfants vont donc être pris entre l'angoisse d'abandon - " tu ne me regardes pas, je n'existe pas " ; et l'angoisse de fusion/intrusion " tu me regardes, qu'est-ce que tu me veux ? " On est toujours trop près ou trop loin. Vous ne vous occupez pas de moi, vous m'abandonnez ; vous vous occupez de moi, c'est une intrusion. Et là, c'est le drame parce qu'ils ne peuvent pas se nourrir et qu'ils sont de plus en plus dépendants. Les adolescents emploient des mots comme " tu me soûles ", " tu me gaves ", " tu me prends la tête ", qui prouvent bien qu'ils ne sont plus eux-mêmes, que l'autre est devenu comme un psychotrope. S'ils sont devenus ainsi, c'est en raison de l'importance de leur attente. Même si l'autre est plus ou moins intrusif, même si l'autre a plus ou moins besoin de maîtriser, c'est avant tout le besoin que l'on a de cette personne qui lui confère un pouvoir sur nous. Et on a besoin de cette personne parce qu'on n'a pas acquis des nourritures permettant d'avoir les ressources nécessaires. La prévention, c'est faire en sorte que les enfants se nourrissent de ce dont ils ont besoin : la sociabilité, l'école, veiller sur leur santé, ne pas adopter de conduite à risque.

Mon troisième modèle après l'enfant sécure, l'enfant qui se cramponne à sa mère, c'est celui de l'enfant abandonné, qui n'a pas de référence parentale. Que fait-il ? Il s'autostimule et recherche des sensations toujours destructrices. C'est l'enfant carencé qui se balance toute la journée dans son lit à 2 ans. Il manque de tout ce qui est de l'ordre du plaisir partagé, de l'échange avec les autres, autant de facteurs d'ouverture et de liberté, plaisirs nourrissants, apaisants. Plus ils sont en carence de relation, plus le comportement devient stéréotypé et plus ils sont prisonniers de ce comportement. Comme l'enfant qui se balance de manière stéréotypée dans son lit. Et, si cela ne suffit pas, il se tapera la tête contre les bords de son berceau, se donnera des coups contre lui-même.


La demande affective : menace pour l'identité

L'époque est à la liberté et l'ouverture. De 15 à 20 % des jeunes vont utiliser la liberté qui existe dans nos pays pour se taper dessus, se cogner contre les murs de la société, aller à la rencontre des policiers. Ce qui les intéresse, c'est qu'il y ait une rencontre. Étant dans une demande incontrôlable, cette rencontre ne peut se faire dans l'échange, dans le plaisir, dans la tendresse car ils perdraient leurs limites et ils paniqueraient, mais elle se fait dans la violence. Cette violence est le signe d'une demande affective si importante qu'elle ne peut être vécue.

Je prends l'exemple d'une adolescente de 13-14 ans qui, après une tentative de suicide, est hospitalisée en pédiatrie. Déscolarisation, demi-prostitution, prise de drogues, père alcoolique, parents séparés, mère en grande difficulté, bref un tableau malheureusement assez banal dans ces circonstances. Et cette adolescente accepte d'être filmée en vidéo. Elle n'arrête pas de dire pendant trois-quarts d'heure : " Ça me soûle ", " mes parents j'en ai rien à faire ". Mais nous arrivons tout de même à échanger, et, à l'issue de l'entretien, je lui demande quelles sont les qualités qu'elle se voit. Et cette jeune fille qui m'a regardé pendant trois quarts d'heure droit dans les yeux pour me raconter toutes les horreurs de sa vie, apparemment sans émotion - mais que je sens bien sûr comme une petite fille en détresse et perdue -, quand je lui pose cette question, elle détourne la tête, ses cheveux tombent devant ses yeux, mais cet écran ne suffit pas, et elle met la main devant les yeux. Elle reste vingt secondes sans parler, elle relève la tête et elle me dit : " Je suis une conne ", ce à quoi je réponds : " Là, nous pouvons nous regarder droit dans les yeux, pas d'émotion, vous êtes une conne, vous maîtrisez, c'est à vous. Mais, à l'idée d'avoir une qualité, vous détournez la tête. En tout cas, je vois que vous avez au moins une qualité, c'est le courage, mais allez-vous continuer d'utiliser ce courage pour vous cogner contre les murs de la société ou pour prendre soin de vous ? "

Mais si elle a une qualité, tout s'effondre, elle est dans la détresse. Si elle peut être différente de ce qu'elle est maintenant, c'est-à-dire : " J'en ai rien à faire, tout le monde est mauvais, je suis comme ça et je rejette tout le monde ", tout son système s'effondre. Pour les adolescents dans cette situation avoir une qualité, éprouver une émotion positive, c'est comme une goutte d'eau sur un morceau de sucre, cela les fait fondre, menace leurs limites et jusqu'à leur identité. Prendre des risques devient une quête de sensations pour avoir un contact dont nous avons tous besoin, mais ce contact ne peut se faire dans l'échange, ne peut être nourrissant parce qu'il nous rendrait dépendant. Et ce contact violent devient à la fois une façon de se sentir exister et une sorte d'anesthésie contre la souffrance psychique et le risque d'effondrement. Si je ne vais pas bien, ça va ; si je commence à aller bien, tout peut s'effondrer parce que je vais voir l'écart immense entre ce que je suis et ce que je voudrais être.


Des parents qui ont peur de leurs enfants

On ne laisse pas un enfant ne pas se nourrir. Quelque chose se pervertit profondément dans notre société depuis cinq à six ans. Mes consultations ont radicalement changé, non pas au niveau des troubles avérés, comme la schizophrénie, les troubles de l'humeur, mais parce que je vois des parents qui ont peur de leurs enfants. Et c'est la catastrophe. Ils ont peur parfois de leur violence. Dernièrement, un parent m'a même dit : " J'ai peur qu'il me tue. ". Ce gamin de 13 ans qui a des accès de colère incontrôlables m'a dit : " C'est un autre que moi qui fait ça, je ne peux pas faire autrement, et surtout avec ma mère. " Pourquoi ? Parce que c'est le personnage le plus important, auquel il est le plus attaché. " Et j'insulte ma mère. " Je lui demande quelles insultes. Il se met quasiment à pleurer et répond : " Je ne peux pas le dire. " Quand il est dans cet état second de violence, il le dit, mais ensuite cela le rend malheureux. Et son estime de soi est gravement compromise, et il devient encore plus violent la fois suivante. Il m'a également dit cette phrase superbe : " Avec mon père, je me retiens davantage parce que j'ai peur. " Nous voyons bien que la peur peut également être une protection.


Émotion, créativité et destructivité

Quand il n'a pas peur, il est capable de faire des choses qu'il va amèrement regretter parce qu'il est abandonné à ses émotions. Et on ne choisit pas ses émotions. Quand on est en colère, ému, amoureux, on ne décide pas de l'intensité, mais on peut décider secondairement de ce que l'on en fait. L'émotion est ce qu'il y a de plus biologique en nous. Elle est déclenchée certes par des pensées, par des liens, par toute notre histoire, par le poids de nos antécédents mais, une fois que l'émotion est là, c'est l'intrusion de l'autre, le cheval de Troie de l'autre en soi. L'émotion envahit et on ne peut pas forcément la contrôler. Ces jeunes fragiles savent pertinemment qu'ils sont les marionnettes de leurs émotions. C'est la raison pour laquelle ils en ont si peur et qu'ils ne peuvent réagir que sur un mode violent où ils retrouvent une maîtrise. L'homme possède une créativité exceptionnelle mais, l'envers de la créativité, c'est la destructivité. La destructivité est la créativité du pauvre. Créer demande des capacités, l'avis des autres, le résultat est aléatoire alors que détruire est toujours sûr et on est toujours le plus fort. Et là intervient la tentation des conduites à risque parce que l'on redevient d'une certaine façon maître de soi par la destruction. On n'est pas dans le plaisir partagé où l'on dépend des autres.


Intervenir pour éviter le sentiment d'abandon

D'où l'importance encore une fois d'intervenir suffisamment tôt. Le fait qu'actuellement les adultes aient peur des enfants est un grave problème parce que cela empêche la confiance, et c'est ressenti par les enfants comme un abandon. Donc les parents ont peur parfois de la violence de l'enfant mais ils ont peur aussi qu'il se fasse du mal. Combien de parents me disent : " Je ne peux pas le réprimander ou lui demander quoi que ce soit, je ne peux même pas l'amener en consultation parce que j'ai peur de perdre sa confiance, parce que j'ai peur d'une fugue, d'une tentative de suicide. " Et personne ne peut dans l'état actuel des choses garantir, en effet, que si cet enfant est contrarié il ne va pas faire une tentative de suicide. Non pas parce qu'il a envie de mourir mais parce que c'est à un moment donné le seul moyen de redevenir ou d'avoir le sentiment de redevenir maître de son destin et de lui-même. Avec le réel danger d'être pris au mot et de mourir. Même si cet enfant n'est pas schizophrène, ne présente aucun trouble de l'humeur, ne présente aucune pathologie, il est dans des conduites pathogènes, et on ne peut plus laisser ses parents se débrouiller seuls en leur disant que c'est un problème éducatif. Ce n'est pas seulement le problème de l'éducation des parents mais le fait qu'au niveau social il n'y a plus de limites.


Poser des limites

Une réflexion est à mener au niveau de la prévention sur ces limites. Mais combien de catastrophes y aura-t-il avant que nous y réfléchissions ? Aujourd'hui, on a peur d'interdire alors que c'est ce qui permet au sujet de se différencier et éventuellement de faire ses preuves. Mais on peut aussi interdire pour mettre l'autre sous son emprise et non pas pour lui permettre de veiller sur lui et de penser à son avenir. Tout peut être perverti mais on a actuellement le sentiment d'une permissivité qui fait qu'un certain nombre d'enfants ne savent plus où est la limite. Beaucoup d'adultes ont le sentiment de ne plus pouvoir poser un certain nombre de limites parce qu'ils ne savent plus la valeur de ce qu'ils font. Au nom de quoi le feraient-ils ? Il y a donc chez un certain nombre d'adultes une espèce de morosité dépressive, ce qu'Alain Ehrenberg a appelé " la fatigue d'être soi ". Si on a fait des enfants, il faut qu'on sache un peu pourquoi, et c'est le rôle des adultes de pouvoir se projeter dans l'avenir et de dire que des choses valent la peine. La véritable prévention ne consiste pas à énoncer une liste de choses dangereuses ou défendues mais dire qu'il y a des choses à faire, quelles que soient nos déceptions.


Redonner du sens

Il y a nécessité à l'heure actuelle de redonner un sens à ces choses-là et, ne pas le faire, c'est abandonner l'enfant à ses impulsions et à son désarroi du moment. Pour un certain nombre de parents, il y a derrière tout cela une certaine culpabilité, par rapport au fait de travailler beaucoup, d'être fatigué en rentrant le soir, même si on est très heureux de retrouver ses enfants. Alors, les parents finissent par céder et parentifier leur enfant en leur disant : " Dis-nous que nous avons raison, que nous sommes de bons parents, rassure-nous sur nous. " Ce sont eux qui doivent nous rassurer ! Il faut voir dans quelle ambiance on fait vivre un certain nombre de jeunes. Ce désarroi peut faire sentir l'angoisse de parents qui ont peur de perdre le contact avec leur enfant. Certains comportements n'étaient pas concevables autrefois ou du moins ils représentaient une transgression majeure. On ne se suicidait pas, on ne se faisait pas de mal soi-même, on n'insultait pas ses parents. Alors que c'est aujourd'hui licite, non pas par démission des parents, mais parce que c'est le mode de fonctionnement de la société. Nous assistons à un risque de perversion de la prévention au travers de cette notion de souffrance.


S'arc-bouter contre les autres

Il y a des choses que l'on ne fait pas. On doit se respecter comme on doit respecter les autres. Un certain nombre de jeunes ne peuvent pas se contrôler, ne peuvent pas veiller sur eux. S'ils sont turbulents, un peu insolents, mais qu'ils se nourrissent, alors on est sûr que c'est passager. Mais s'ils ne se nourrissent pas, ils se dévalorisent, et s'ils se dévalorisent, ils ne peuvent que s'arc-bouter contre les autres, un peu comme une maison qui n'aurait plus d'intérieur. Ces adolescents et ces enfants qui vont mal s'étayent sur l'opposition, avec le sentiment qu'il n'y a rien de solide à l'intérieur.
Il n'y a pas que les textes ou les livrets sur les risques, aussi bien faits soient-ils, qui sont importants. Il y a aussi l'esprit dans lequel les adultes font la prévention. Il faut que les adultes arrivent à dire pourquoi ils considèrent que la vie vaut la peine d'être vécue. Quand on applique les mesures de prévention, quand on fait des cours d'éducation civique à l'école ou ailleurs, c'est un homme ou une femme qui parle en adulte face à des jeunes. Et il y a une nécessité de conviction. Heureusement, la majorité trouve cela dans son environnement, dans son entourage, et n'a peut-être pas la même fragilité.


Sentir qu'on est motivé pour eux

Je prends souvent comme exemple de l'adolescence un état a priori non pathologique, qui est l'état amoureux, où l'on est en attente de l'autre et où l'on dépose une partie de soi dans l'autre. Ce qui permet de créer des choses extrêmement fortes. Il y a une force créatrice qui nous porte, y compris dans son aspect d'illusion. Quand on est amoureux et que l'on attend la soirée, l'anniversaire de la rencontre, et qu'il ou elle est en retard, plus le retard s'allonge et plus le déplaisir arrive. Et au bout d'un moment, on n'a plus envie de sortir, la soirée est gâchée, pas parce que ce n'était pas important, mais parce que la déception est telle qu'elle fait disparaître le sentiment de désir, comme tous ces jeunes qui disent qu'ils n'en ont rien à faire, que rien ne les intéresse. Ils voudraient tellement être intéressants pour tout le monde qu'il est plus facile de penser que rien ne les intéresse que de risquer d'être déçu. Si l'autre arrive en s'excusant de son retard, on lui demande de nous ramener parce qu'on n'a plus aucune envie de sortir. Et c'est vrai que cela a tué jusqu'au désir. Si on accède à son besoin et qu'on lui dit : " Puisque tu souhaites rentrer chez toi, respectueux de ton désir, je te ramène ", je pense que c'est la pire des réponses parce qu'elle emprisonne le sujet dans le refus ; par contre si, en miroir, on adopte la position passive de celui qui a subi notre retard, qu'on le supplie de revenir sur sa décision, il est fort possible qu'il vous dise au bout à peu près du même temps qu'il a attendu : " Tu me fatigues et rien que pour ne plus t'entendre j'accepte de sortir avec toi " et avec un peu de chance, au bout là aussi d'un peu de temps vous passerez une excellente soirée. Qu'est-ce qui va motiver des jeunes à prendre soin d'eux ? C'est de sentir qu'on est motivé pour eux. Si vous ne posez pas un certain nombre de limites, vous ne rencontrez pas les adolescents les plus en demande parce qu'eux ne pourront pas venir à votre contact. Il n'y a qu'un obstacle qui pourra les amener à venir.

Pour moi, la prévention devrait commencer dans les cours de récréation, en maternelle et en primaire, où l'on apprend aux enfants à se respecter les uns les autres, à ne pas se traiter comme ils se traitent actuellement, à veiller sur eux, à prendre soin d'eux. Il nous faut repenser les choses dès le départ. C'est là que se mettent en place ces conduites de déception qui vont amener les plus sensibles à devenir de véritables furies. Albert Camus, dans son extraordinaire ouvrage Le Premier Homme, parle à la fin de son récit de la lettre de M. Germain, son instituteur, en réponse à la lettre que lui a envoyée Camus quand il a reçu le prix Nobel. On ne peut pas écrire mieux sur ce qu'est le sens de la transmission que cet instituteur à la retraite dans cette lettre à Camus.



 
LA SANTÉ DE L'HOMME 384 | JUILLET/AOUT 2006 | Pages 15 à 19
Libre de droits, sous réserve de mentionner la source